Le conteneur de Darkfield avec des guirlandes lumineuses, sur un terrain dans le noir

Blog Step into the DarkVerse

Darkfield

Gijs Geers 14 min de lecture

Darkfield, une case encore à cocher sur ma bucket list

Je ne sais plus exactement quand j'en ai entendu parler pour la première fois, mais depuis ce moment-là, une visite chez Darkfield figurait tout en haut de ma bucket list. Un projet expérimental itinérant qui refait surface dans des festivals aux quatre coins du monde et qui allait maintenant poser ses valises à Londres. Il fallait que j'y aille, et même si je n'avais ni l'argent ni le temps, j'ai réservé des billets. Parfois, il faut savoir fixer ses priorités.

En quête du secret

Depuis les débuts de DarkPark, je cherche ce que je veux vraiment créer. Ça va plus loin que les escape games, même si j'essaie quand même d'étirer le concept d'escape game. Je vois un escape game comme une forme de théâtre, sauf qu'au lieu de regarder les acteurs depuis un fauteuil de velours, c'est toi qui tiens le rôle principal de l'histoire dans nos escape games. Pour moi, ça ne doit pas forcément rester dans un cadre bien défini. Si ça ne tenait qu'à moi, un escape game pourrait être bien plus que ce qu'on a vu jusqu'ici. C'est cette quête que je trouve intéressante. Jusqu'où peut-on aller ? Où se situe la limite, et à partir de quel moment peut-on affirmer avec certitude qu'une chose n'est plus un escape game ?

Dans le cadre de mes recherches, je parcours le monde entier pour découvrir des formes de divertissement immersif, au sens le plus large du terme. Il peut donc s'agir d'escape games à l'étranger, d'un musée avec des éléments interactifs ou d'un spectacle de théâtre expérimental, mais parfois (et c'est ce que j'espère à chaque fois), tu tombes sur quelque chose que tu n'as encore jamais vécu. C'est magique, et parfois même ça t'ouvre l'esprit. Tout à coup, tu découvres une chose dont non seulement tu n'aurais jamais cru qu'elle était possible, mais qui change aussi fondamentalement ta façon de voir la vie.

C'est ce genre d'expériences que je veux créer moi aussi, mais ce qui touche profondément une personne peut rester superficiel pour une autre, et inversement. On est tous différents. Chacun fait son propre voyage, avec ses propres pièges, ses peurs, ses rêves, ses blocages et ses déclencheurs. Et pourtant, il y a aussi des points communs. Certaines choses touchent tout le monde, ou en tout cas une grande partie de l'humanité. Des horreurs extrêmes, mais aussi de belles choses. C'est ça que je cherche. Ces petites nuances dans le théâtre, les escape games, le divertissement, les expérimentations théâtrales, les expériences hors du commun, auxquelles chaque être humain est sensible. Je cherche le secret.

Ce secret, je l'ai déjà trouvé bien des fois. Ce n'est pas un seul secret, ce sont de petites prises de conscience. De minuscules perles qui te font soudain sentir que ton cœur s'ouvre. Ces petits instants, j'essaie de les capturer et de les traduire dans les histoires que je veux raconter moi-même. Est-ce que c'est du vol ? Je ne crois pas. Ma mère m'a dit un jour que toute la connaissance, toute la sagesse et toute l'inspiration existent déjà : il suffit de s'ouvrir pour pouvoir les recevoir. Elles sont à nous tous, à notre disposition dès qu'on en a besoin. C'est ainsi qu'ensemble, on bâtit sur ce que d'autres ont déjà découvert et qu'on crée sans cesse de nouvelles formes à partir d'idées vieilles comme le monde. Ce que je fais avec DarkPark n'est pas unique, les connaissances et les idées existaient déjà, mais la forme que je leur donne, elle, l'est.

Darkfield

Et me voilà donc, avec Sanne, ma jolie femme, en train de traverser un parc plongé dans le noir complet, à Londres. Au bout de ce parc m'attendait une case à cocher sur ma bucket list, une visite chez Darkfield, et pendant qu'on se frayait un chemin dans l'obscurité, mes attentes grandissaient, tout comme mon espoir de découvrir une nouvelle perle.

Darkfield est une compagnie créative qui, comme moi, cherche de nouvelles formes de théâtre immersif pour faire vivre aux gens quelque chose de nouveau, leur faire ressentir quelque chose. Ils le font avec du son, dans de gigantesques conteneurs maritimes. Chaque conteneur Darkfield a son propre thème, son propre concept et sa propre histoire. Le seul point commun, c'est que chaque expérience se déroule dans le noir absolu : tu dépends donc entièrement de ce que tu entends. Il n'y a pas d'acteurs, tout se passe dans ta tête.

Sanne et moi approchions du bout du parc obscur et, à travers la cime des arbres, on apercevait déjà les guirlandes lumineuses et les contours des conteneurs d'un blanc immaculé, disposés en cercle. Ensemble, ils formaient une sorte de petite cour intérieure, et au milieu, deux conteneurs étaient empilés l'un sur l'autre. « DARKFIELD » s'étalait en grandes lettres noires et fines sur le conteneur du haut. C'est là qu'on vendait les billets, mais les miens, je les avais évidemment depuis longtemps. Plus rien ne se mettrait entre moi et cette case de ma bucket list !

Ces mêmes lettres noires figuraient aussi sur les autres conteneurs, pour qu'on voie tout de suite à quel conteneur Darkfield se présenter : EULOGY, ARCADE, FLIGHT et COMA.

Il faisait froid, ça n'aidait pas, mais grâce aux guirlandes lumineuses et à l'excitation fébrile de tous ceux qui, pleins d'impatience, attendaient sur place de voir ce qui allait se passer, on avait quand même une ambiance de festival.

EULOGY

Nos billets ont été scannés et on a reçu une petite carte avec le nom de notre suite personnelle. EULOGY se déroule en effet dans un hôtel. Sur ma carte, il y avait écrit Alzheimer ; sur celle de Sanne, Darkmoore. De drôles de noms pour des suites d'hôtel. On est entrés dans le conteneur, faiblement éclairé, et on s'est retrouvés dans la cave de l'hôtel. Deux longues rangées de chariots grillagés étaient alignées le long des parois, portant les noms inscrits sur nos cartes. Je savais que Sanne appréhendait, alors ça m'a fait un choc de découvrir que je devais la laisser au début de la rangée, dans un chariot, et continuer seul à chercher ma propre place, qui se trouvait tout au fond. Je me suis assis sur la grille. À côté de moi pendait un casque. Je l'ai mis. La lumière s'est éteinte. J'étais seul.

« Bienvenue chez Darkfield ! », me suis-je dit. « Vas-y, balance le spectacle ! Mets-moi une claque ! Sois à la hauteur de mes attentes ! »

Tout était silencieux. Tout était noir.

Devant moi, des bruits de pas. Un homme s'est mis à me poser des questions, et je devais répondre à voix haute dans le petit micro fixé à mon casque. « Tu es un homme ou une femme ? », « Un homme », « Il t'arrive de manger du poisson ? », « Oui », « Tu as peur de parler devant un grand groupe ? », « Non ».

Soudain, une voix a chuchoté dans mon oreille droite. Une femme. « N'aie pas peur, je vais t'emmener. » Pendant que la voix d'homme continuait à poser ses questions, j'ai senti qu'on tirait mon chariot en arrière et qu'on l'éloignait des autres et de l'homme aux questions. On m'a probablement mis dans un ascenseur, car j'ai entendu un ding et des portes qui se refermaient. Le sol s'est mis à vibrer et l'ascenseur m'a emmené vers un étage plus profond de l'hôtel. Une couche plus profonde de moi-même.

S'en est suivi un voyage, en compagnie de la voix de femme qui chuchotait, à travers les couloirs de l'hôtel. On revenait sans cesse à l'ascenseur pour descendre encore d'un niveau.

Tout à coup, je me suis rendu compte que je commençais à m'inquiéter pour Sanne, tout à l'autre bout, dans le noir complet, sans savoir dans quoi elle s'était embarquée. Comment allait-elle ? Avait-elle retiré son casque pour attendre toute seule dans le noir que ce soit fini ? Je ne pouvais pas la rejoindre. Il faisait un noir d'encre et on avait reçu des instructions claires : rester assis. Il fallait que je lâche prise.

Je ne veux pas en dévoiler davantage sur l'aventure. La voix et l'ascenseur m'ont emmené vers des couches toujours plus profondes de moi-même, et les réponses que je donnais dans le micro se sont révélées être des choix qui déterminaient mon voyage. Soudain, la lumière s'est rallumée. Devant moi était assise une dame, aussi surprise que moi, et visiblement un peu gênée par cette seconde où j'avais vu son vrai visage et elle le mien, avant qu'on remette tous les deux bien vite notre masque.

Les chariots étaient toujours à leur place, bien alignés. Je n'avais jamais bougé de là, tout s'était passé dans ma tête.

Je suis sorti et j'ai retrouvé Sanne avec un regard rayonnant que je ne lui avais plus vu depuis un moment. Pleine d'enthousiasme, elle s'est mise à me poser des questions. « Toi aussi, on t'a emmené ? », « Tu as dû prendre l'ascenseur, toi aussi ? », « C'était un homme ou une femme qui t'a emmené ? », « Qu'est-ce que tu as répondu ? Tu l'as réentendu à la fin, toi aussi ? C'était drôle, hein ? » Le petit cœur de Sanne s'était ouvert ! Elle n'avait pas retiré son casque, elle n'avait pas attendu dans le noir que ce soit fini : elle avait découvert une nouvelle part d'elle-même, et elle rayonnait.

Pas moi. Je sais que ce n'est pas ce que tu espérais lire, mais pour moi, l'expérience avait été différente. J'avais attendu cette visite pendant des années et je m'étais imaginé toutes sortes de choses sur ce que j'allais vivre, mais aucune ne s'était réalisée. J'étais tombé dans le piège des attentes. Je n'y étais pas entré l'esprit ouvert, et forcément, l'expérience n'avait jamais pu être à la hauteur de ce que j'avais espéré. Quel idiot ! En plus, je m'étais fait du souci pour Sanne. À tort, comme il s'est avéré, mais bon.

Heureusement, il nous restait trois chances.

ARCADE

Quand, après un quart d'heure à grelotter dans le froid, on est entrés dans le deuxième conteneur Darkfield, on est tombés sur une longue rangée de bornes d'arcade. Tu sais, ces grandes machines qu'on trouve dans les salles de jeux et sur lesquelles on peut jouer à des jeux à l'ancienne comme Pong, Pac-Man ou Prince of Persia. Heureusement, cette fois, j'étais à côté de Sanne. C'était rassurant. Je n'avais en tout cas plus à m'inquiéter pour elle, et en plus, j'avais appris à laisser mes attentes à la porte et à me concentrer sur ce qui allait se passer.

Cette fois encore, on m'a mis un casque. La lumière s'est éteinte et on m'a demandé d'explorer la borne d'arcade avec mes mains, à tâtons. J'ai senti une fente pour une pièce. En dessous, un petit réceptacle, sans pièce. Juste devant moi, un bouton. Si j'appuyais dessus, ma réponse serait « oui ». Ne pas appuyer voulait dire « non ».

À nouveau, j'ai fait connaissance avec les personnages de l'aventure. Un western, cette fois, et je m'appelais Milk. On me posait des questions et, avec le bouton, je pouvais y répondre. Au bout d'un moment, une pièce est tombée dans le réceptacle et j'ai eu le choix de la glisser dans la fente en échange d'un revolver avec une seule balle, ou pas. Je ne l'ai pas fait. Un peu plus tard, on m'a proposé le même choix, mais cette fois, ma pièce valait un revolver et une boîte entière de balles. Ça, c'était une meilleure affaire ! J'ai remarqué que les réponses que je donnais avec mon bouton et les moments où je misais mes pièces influençaient l'histoire, et avec la déception de l'expérience précédente encore fraîche dans ma mémoire, j'ai décidé d'y aller à fond. J'ai utilisé mon revolver pour éliminer un politicien corrompu, j'ai embrassé passionnément une femme (pardon Sanne) et, dans le final, j'ai abattu un enfant innocent. Aïe.

Les lumières se sont rallumées. Le bouton de Sanne avait disparu. Pas le mien, alors je l'ai accusée d'avoir appuyé trop fort et j'ai clamé qu'il faut traiter le matériel avec respect (une vieille blessure, héritée de mes expériences avec des joueurs turbulents qui saccagent mes escape games), jusqu'à ce que je voie qu'environ la moitié des bornes d'arcade n'avaient plus de bouton. Ces joueurs avaient fait d'autres choix, vécu une autre aventure, et le résultat, c'est que leur bouton avait disparu. Moi, j'avais tué un enfant : qu'avaient-ils bien pu faire pour qu'on leur retire leur liberté de choix ?

Sanne avait de nouveau les yeux qui pétillaient. L'enfant, elle ne l'avait pas tué : elle l'avait emmené à la confiserie. Et la femme que j'avais embrassée ? Sanne avait couché avec elle.

FLIGHT

C'était le conteneur Darkfield que Sanne redoutait le plus. En voiture, elle a déjà la nausée quand ce n'est pas elle qui conduit, et dans FLIGHT, les sièges allaient bouger…

Dès qu'on est entrés, on a oublié qu'on se trouvait dans un conteneur maritime. On était dans un avion. Un vrai avion. On s'est assis (de nouveau côte à côte, heureusement), on a mis nos casques, un geste devenu routinier, et on a bouclé nos ceintures.

Une hôtesse de l'air est apparue sur l'écran, ou devrais-je dire « deux » hôtesses, qui se relayaient avec pas mal de glitchs au passage. FLIGHT s'est en effet révélé être une aventure à plusieurs scénarios possibles. Un seul scénario où l'avion s'écraserait et (heureusement) des centaines où on atterrirait sains et saufs. Il y avait juste un problème : cette fois, on n'avait aucune influence sur l'histoire. Pas de bouton, pas de micro, rien. On ne pouvait rien faire d'autre que s'abandonner à l'obscurité et faire confiance au pilote, en espérant qu'il savait ce qu'il faisait.

Vingt minutes intenses dans le noir, et je peux très bien imaginer que certaines personnes n'osent plus jamais monter dans un avion après cette expérience, mais moi, j'ai adoré !

Justement parce que je n'avais aucun choix à faire et que je pouvais simplement me laisser porter par ce qui m'arrivait, c'est l'aventure Darkfield où j'ai le plus oublié que ce n'était pas réel. J'appréhendais même un peu le vrai vol du retour, deux jours plus tard. Pour Sanne, c'était celle des quatre qu'elle a le moins aimée. Pas parce qu'elle avait eu la nausée (ce n'était pas le cas), mais parce qu'elle n'avait pas pu faire de choix, qu'elle n'avait eu aucune influence sur l'histoire, sur son sort. Les gens sont différents. Les choses se vivent différemment. Imagine que tu sois experience designer et que tu doives offrir la même expérience à tout le monde. Bon courage…

COMA

La dernière des quatre. J'avais volontairement programmé ce spectacle Darkfield après FLIGHT pour que Sanne, au cas où elle aurait eu la nausée, puisse récupérer un peu ici. En revanche, le thème de cette expérience m'inquiétait un peu, mais bon, les portes s'étaient déjà refermées derrière nous. Plus moyen de faire demi-tour.

On se trouvait dans un centre de recherche. À gauche et à droite, de longues rangées de lits superposés, sur trois niveaux. Non sans mal, j'ai glissé mon grand corps dans une niche et posé la tête sur l'oreiller en similicuir, soigneusement nettoyé. Sanne s'était faufilée dans un lit en face de moi, mais comme on était allongés, on ne pouvait pas se voir. J'ai mis le casque et on m'a tout de suite dit qu'il me fallait encore avaler ma pilule. Une petite lampe rouge s'est allumée sur un petit bac en inox accroché au mur. Il y avait une pilule dedans. Une pilule plutôt grosse. Parfois, il faut simplement faire confiance aux gens, mais imagine un instant que ce ne soit pas un placebo, là, dans ce bac. Et puis merde, me suis-je dit. J'ai balancé la pilule au fond de ma gorge, et hop, avalée.

Je ne sais pas combien de temps je suis resté allongé là, ni si je suis resté éveillé tout du long, mais quand la lumière s'est rallumée, j'ai eu l'impression de me réveiller d'un rêve plus vrai que nature.

Je crois que cette dernière expérience est celle qui s'est le plus rapprochée de ce que j'attendais en entrant dans le premier conteneur Darkfield de la journée. Même si je savais que ce que j'entendais n'était que du son, j'avais l'impression que quelqu'un se trouvait dans la pièce avec moi. Ça semblait réel. J'étais complètement absorbé par l'expérience et je m'étais, ne serait-ce qu'un bref instant, totalement oublié.

Verdict

Ah oui, c'est vrai : c'est le moment de te raconter, bien sèchement, ce que j'ai pensé de mon expérience chez Darkfield. De donner mon avis. De jouer les critiques.

Eh bien non, pour une fois, je ne vais pas le faire. Cette expérience était-elle ce que j'en attendais ? Non. Était-ce la faute de l'expérience ? Non. C'est la plus grande leçon que j'ai (une fois de plus) apprise ici. Chaque expérience est personnelle. C'est EULOGY qui a le plus touché Sanne. Moi, le moins. C'est FLIGHT qui m'a le plus impressionné. Sanne, justement pas. On s'est ouverts à des moments différents, puis refermés et rouverts à d'autres moments encore. Parfois ensemble, au même instant, parfois chacun à sa manière. Comme dans la vie. On fait tous notre propre voyage. C'est justement ça qui est beau.

Merci, Darkfield.

 

Depuis, Darkfield a quitté Londres pour de nouvelles contrées lointaines, mais ils reviendront sûrement un jour. Peut-être même plus près de chez nous. Si tu veux rester au courant, voici leur site : www.darkfield.org

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